Fiscalité
Location en Espagne : pourquoi un Suisse paie plus d'impôt qu'un Belge
En bref
Un propriétaire non-résident qui loue en Espagne paie 19 % sur le loyer net de charges s'il réside dans l'UE ou l'EEE, et 24 % sur le loyer brut, sans aucune déduction, s'il réside en Suisse, à Monaco, en Andorre ou au Canada (art. 24 et 25 TRLIRNR). Seule la résidence fiscale compte, et l'écart vient surtout de la base, pas du taux.
Deux propriétaires possèdent le même appartement sur la Costa Blanca, louent au même loyer et paient les mêmes charges. L’un vit à Liège, l’autre à Lausanne. À la fin de l’année, le Suisse verse au fisc espagnol presque trois fois plus que le Belge. Les guides en français s’arrêtent en général à la formule « 19 % dans l’UE, 24 % ailleurs » ; elle est exacte, mais elle cache l’essentiel : les deux taux ne s’appliquent pas à la même base. Tout se joue dans la loi espagnole, et c’est d’elle seule que parle ce guide — pas de la fiscalité de votre pays de résidence.
19 % ou 24 % : quelle règle s’applique à vous ?
Un non-résident qui loue un logement en Espagne paie l’impôt sur le revenu des non-résidents (Impuesto sobre la Renta de no Residentes, IRNR) selon le texto refundido approuvé par le Real Decreto Legislativo 5/2004 (TRLIRNR). Deux régimes coexistent :
- Article 24.1 TRLIRNR : la base imposable est l’importe íntegro, c’est-à-dire le loyer brut, sans aucune charge déduite et sans les réductions prévues pour les résidents.
- Article 24.6 TRLIRNR : exception réservée aux résidents d’un autre État membre de l’Union européenne et des États de l’Espace économique européen qui échangent effectivement des informations fiscales avec l’Espagne. Eux seuls déduisent les charges.
- Article 25.1.a) TRLIRNR : le taux est de 24 % en règle générale et de 19 % pour ce même groupe UE/EEE.
Le critère est la résidence fiscale, pas la nationalité. Un Français installé à Genève est traité comme un Suisse ; un Canadien installé à Bruxelles, comme un Belge.
| Vous résidez fiscalement en… | Base imposable | Taux |
|---|---|---|
| Belgique, France, Luxembourg (y compris la Réunion, la Martinique, la Guadeloupe) | Loyer net des charges | 19 % |
| Islande, Norvège, Liechtenstein (EEE avec échange effectif d’informations) | Loyer net des charges | 19 % |
| Suisse | Loyer brut | 24 % |
| Monaco, Andorre | Loyer brut | 24 % |
| Canada (Québec compris), Maroc, Tunisie, Royaume-Uni | Loyer brut | 24 % |
La Suisse n’est membre ni de l’Union européenne ni de l’Espace économique européen : ses accords bilatéraux avec l’UE ne la font pas entrer dans l’article 24.6. Monaco et Andorre, souvent perçus comme « européens » par les propriétaires francophones, sont dans la même situation.
Pourquoi l’écart dépasse largement cinq points
Le Suisse ne paie pas 5 points de plus que le Belge : il paie 24 % d’un montant beaucoup plus grand. Sur un bien qui supporte des charges normales, l’impôt représente plus de la moitié du bénéfice réel.
Prenons un appartement à Torrevieja loué toute l’année 9 600 €, avec ces charges annuelles : IBI (taxe foncière) 450 €, charges de copropriété 960 €, assurance 240 €, intérêts du prêt 2 100 €, réparations 300 €, amortissement 1 350 € (3 % d’une valeur de construction de 45 000 €, terrain exclu). Total : 5 400 €. Loyer net : 4 200 €.
| Propriétaire résidant… | Base | Taux | Impôt espagnol | Impôt / loyer net |
|---|---|---|---|---|
| à Liège (Belgique, UE) | 4 200 € | 19 % | 798 € | 19,00 % |
| à Lausanne (Suisse), selon la loi actuelle | 9 600 € | 24 % | 2 304 € | 54,86 % |
| à Lausanne, si la déduction était reconnue | 4 200 € | 24 % | 1 008 € | 24,00 % |
La différence de taux entre la première et la troisième ligne pèse 210 €. La différence de base entre la deuxième et la troisième pèse 1 296 € par an. C’est pour cela que le débat juridique en cours porte sur la base, et non sur le taux.
Quelles charges déduit un propriétaire résidant dans l’UE ?
Le résident UE/EEE déduit les dépenses que la loi espagnole de l’impôt sur le revenu (Ley 35/2006, LIRPF, article 23.1) admet pour les revenus fonciers :
- intérêts du prêt ayant financé l’achat ou les travaux, et frais de réparation et d’entretien — ensemble, ils ne peuvent pas dépasser le loyer de l’année pour ce bien ; l’excédent se reporte sur les quatre années suivantes ;
- impôts et taxes locales : IBI, taxe d’ordures ménagères, à l’exclusion des amendes ;
- services de tiers : charges de copropriété, agence, gestionnaire ;
- amortissement : jusqu’à 3 % par an du plus élevé entre le coût d’acquisition et la valeur cadastrale, hors terrain.
L’article 24.6 ajoute une condition que peu de guides citent : le contribuable doit prouver que la dépense est directement liée au revenu obtenu en Espagne et qu’elle a un « vínculo económico directo e indisociable » avec l’activité réalisée en Espagne. En pratique, chaque charge doit porter sur ce bien précis et être justifiée par une facture ou un relevé.
Personne, en revanche, ne bénéficie des réductions de 50 % à 90 % prévues pour la location d’habitation à des résidents (article 23.2 LIRPF). L’article 24.1 TRLIRNR les exclut pour tous les non-résidents, Belges compris : la loi dit « ni las reducciones ».
Résident suisse : ce que le prêt espagnol ne change pas
Pour un propriétaire résidant hors UE/EEE, les intérêts d’un prêt immobilier espagnol ne réduisent pas l’impôt espagnol sur la location : la base reste le loyer brut. Dans l’exemple, les 2 100 € d’intérêts abaissent l’impôt du Belge de 399 € (2 100 × 19 %) et celui du Suisse de 0 €.
Cela ne rend pas le financement inutile pour un résident suisse — il reste un choix de trésorerie et de patrimoine — mais le calcul de rentabilité doit se faire sans compter sur un avantage fiscal espagnol que la loi actuelle ne prévoit pas. Le dossier de prêt, lui, ne dépend pas de ce régime fiscal : la banque espagnole analyse vos revenus, votre endettement et l’apport, pas votre base IRNR.
Le recours devant le Tribunal Supremo : ce qui est vraiment en jeu
La règle du loyer brut est contestée, mais elle n’a pas changé. Le 15 juillet 2026, le Tribunal Supremo a admis un recours en cassation (ATS 7675/2026, recours n° 6741/2025) contre un arrêt de l’Audiencia Nacional (SAN 3630/2025) qui avait reconnu à une contribuable résidant aux États-Unis le droit de déduire ses charges. Le Tribunal Supremo a accepté de trancher ; il n’a pas encore tranché.
L’ordonnance pose deux questions successives :
- Imposer le loyer brut des résidents d’États tiers, alors que les résidents UE/EEE sont imposés sur le net, constitue-t-il une restriction à la libre circulation des capitaux (articles 63 et suivants du Traité sur le fonctionnement de l’UE) ? Contrairement aux autres libertés, l’article 63 protège aussi les mouvements de capitaux avec les pays tiers — c’est pourquoi un résident suisse ou canadien peut l’invoquer.
- Si oui, la restriction peut-elle être maintenue grâce à la clause de standstill de l’article 64.1 du Traité, qui préserve les restrictions existant au 31 décembre 1993 pour les investissements directs, « y compris les investissements immobiliers », ou être justifiée par l’article 65 ?
L’issue est donc ouverte dans les deux sens. Tant que l’arrêt n’est pas rendu, l’Agencia Tributaria applique l’article 24.6 tel qu’il est écrit. Un résident suisse a trois positions possibles :
- continuer à déclarer sur le brut sans rien faire : aucun litige, mais les années de plus de quatre ans au moment de l’arrêt seront perdues, car le droit au remboursement se prescrit par quatre ans (article 66 de la Ley 58/2003, General Tributaria) ;
- déclarer sur le brut et demander la rectification des déclarations passées (article 120.3 de la Ley 58/2003) : la demande sera probablement rejetée tant que la loi est inchangée, mais elle interrompt la prescription (article 68.3) et garde ces années ouvertes ;
- déduire directement les charges : c’est appliquer le raisonnement de l’Audiencia Nacional avant sa confirmation, avec un redressement probable et des intérêts de retard.
Si vous voulez trancher sur vos propres chiffres, le service fiscalité des non-résidents prépare chaque année le modèle 210 de votre bien et vous dit si une demande de rectification a du sens dans votre cas.
Les mois où le logement reste vide
Un logement non loué et à votre disposition est aussi imposé, quel que soit votre pays de résidence. L’article 24.5 TRLIRNR impute un revenu théorique calculé selon la règle de l’impôt espagnol sur le revenu (article 85 LIRPF) : 2 % de la valeur cadastrale par an, ou 1,1 % si les valeurs cadastrales de la commune ont été révisées pendant l’année ou les dix années précédentes, au prorata des jours. Ici aucune charge n’est déductible, pour personne : la seule différence entre le Belge et le Suisse est le taux.
Sur une valeur cadastrale de 80 000 € révisée en 2019, vide 120 jours : 80 000 × 1,1 % × 120/365 = 289,32 € de revenu imputé, soit 54,97 € d’impôt pour le Belge (19 %) et 69,44 € pour le Suisse (24 %).
Attention au seuil du 1,1 %. Une disposition de la loi (disposition additionnelle 55ᵉ LIRPF) l’étendait aux valeurs révisées depuis 2012, mais elle ne vaut que pour l’année 2023. Quatre décrets-lois ont tenté de la prolonger aux années suivantes ; le Congrès les a tous abrogés, le dernier — le Real Decreto-ley 26/2026, qui prévoyait aussi un barème progressif jusqu’à 3 % à partir de 2027 — par une résolution publiée au BOE le 2 octobre 2026. Pour 2025, seules les valeurs entrées en vigueur depuis 2015 donnent droit au 1,1 %.
Quand déclarer : le calendrier du modèle 210
Les loyers perçus à partir de 2026 se déclarent sur le modèle 210 pendant les vingt premiers jours d’avril de l’année suivante, qu’on les regroupe sur une déclaration annuelle ou qu’on les déclare séparément. C’est le changement introduit par l’Orden HAC/623/2026 (BOE du 23 juin 2026) :
| Revenu | Période de dépôt | Avec prélèvement bancaire |
|---|---|---|
| Loyers 2026 (types 01 et 35) | 1er au 20 avril 2027 | 1er au 15 avril 2027 |
| Revenu imputé des périodes vides 2026 (type 02) | 1er avril au 31 décembre 2027 | jusqu’au 23 décembre 2027 |
Le revenu imputé de 2025 se déclare, lui, au plus tard le 31 décembre 2026. Les copropriétaires déposent chacun leur déclaration, sur leur quote-part.
Si le locataire est une société espagnole, elle doit pratiquer une retenue sur le loyer (article 31 TRLIRNR), calculée sur le brut même pour un résident UE ; le Belge qui a des charges récupère la différence en déposant un modèle 210 avec ses dépenses, le Suisse n’a en général rien à ajouter.
Sources
- BOE — Real Decreto Legislativo 5/2004, texto refundido de la Ley del Impuesto sobre la Renta de no Residentes (arts. 5, 24, 25, 28 y 31)
- BOE — Ley 35/2006, del Impuesto sobre la Renta de las Personas Físicas (arts. 8.2, 9, 23 y 85; disposición adicional quincuagésima quinta)
- BOE — Orden HAC/623/2026, de 12 de junio, que modifica el modelo 210 (plazos de presentación)
- CENDOJ (Consejo General del Poder Judicial) — Auto del Tribunal Supremo de 15 de julio de 2026, ATS 7675/2026, recurso de casación 6741/2025
- DOUE C 202, de 7 de junio de 2016 (BOE) — versión consolidada del TFUE, artículos 63, 64 y 65
- BOE — Ley 58/2003, General Tributaria (arts. 66, 68.3 y 120.3)
- BOE — Real Decreto-ley 26/2026, de 29 de septiembre (art. 6: imputación de rentas inmobiliarias)
- BOE — Resolución de 2 de octubre de 2026, del Congreso de los Diputados, de derogación del Real Decreto-ley 26/2026
Questions fréquentes
Un résident suisse peut-il déduire ses charges de location en Espagne ?
Pas selon la loi actuelle. L'article 24.6 TRLIRNR réserve la déduction aux résidents de l'UE et des États de l'EEE avec échange effectif d'informations fiscales ; la Suisse n'appartient ni à l'une ni à l'autre. Un résident suisse paie 24 % sur le loyer brut. Le Tribunal Supremo examine depuis le 15 juillet 2026 si cette règle est compatible avec le droit de l'UE.
Un Français qui vit à Monaco ou en Andorre paie-t-il 19 % ?
Non. C'est la résidence fiscale qui compte, pas la nationalité. Monaco et Andorre ne sont ni dans l'UE ni dans l'EEE : un propriétaire qui y réside fiscalement paie 24 % sur le loyer brut, sans charges déductibles, comme un résident suisse ou canadien.
Les non-résidents bénéficient-ils de la réduction de 50 % à 90 % pour location d'habitation ?
Non, aucun. L'article 24.1 TRLIRNR exclut les réductions de l'impôt sur le revenu espagnol pour tous les non-résidents, y compris ceux qui vivent dans l'UE. Ces réductions (article 23.2 de la Ley 35/2006) ne concernent que les résidents fiscaux en Espagne.
Un tribunal espagnol a-t-il autorisé les résidents hors UE à déduire leurs charges ?
L'Audiencia Nacional l'a fait pour une contribuable résidant aux États-Unis (SAN 3630/2025). L'État a formé un recours et le Tribunal Supremo l'a admis le 15 juillet 2026 (ATS 7675/2026). La loi n'a pas changé et l'Agencia Tributaria continue d'appliquer l'article 24.6 tel qu'il est écrit.
Dois-je payer un impôt si mon logement en Espagne reste vide ?
Oui, pour les jours où il n'est pas loué et reste à votre disposition. L'article 24.5 TRLIRNR impute 2 % de la valeur cadastrale par an, ou 1,1 % si les valeurs de la commune ont été révisées dans les dix dernières années, au prorata des jours, imposé à 19 % ou 24 % selon votre pays de résidence.
Quand déclarer les loyers de 2026 ?
Du 1er au 20 avril 2027 sur le modèle 210, selon l'Orden HAC/623/2026, que vous regroupiez l'année en une déclaration ou non. Avec prélèvement bancaire, la période se termine le 15 avril.
Roberta
Intermédiaire de crédit inscrite au Banco de España (ICI)
Vous voulez qu’on s’en occupe ?
Nous préparons chaque année le modèle 210 de votre bien loué : jours loués et jours vides, charges quand la loi les admet, et l'échéance d'avril suivie pour vous.
